22 février 2008
Chronique d'un voyage en Syrie, II
Samedi 1er mai 2004
Première nuit damascène, fort réparatrice, mais au cours de laquelle on fait connaissance avec l'heure disons… matinale du premier appel à la prière…
Après le calme du vendredi, on découvre l'agitation de la ville, ses hordes de taxis jaunes qu'il faut éviter tel un matador si l'on veut rester en vie. Avant de se plonger dans les visites, programmées de longue date, autant se débarrasser tout de suite de quelques tâches d'intendance. D'où la recherche d'un bureau de Syrian Airlines, d'abord pour liquider les démarches de confirmation du vol de retour, mais surtout pour nous réserver un vol à destination de Deir-ez-Zor, suite de notre voyage. Comme le temps nous est compté, mieux vaut traverser le désert syrien par les airs sur un vol intérieur, d'environ 1 heure et demie, plutôt que par un déplacement en car qui nous prendrait une bonne journée… D'autant que l'équivalent de 10 € par personne pour ce vol ne va pas nous mettre sur la paille !
Rencontre, sur le chemin du musée, d'un vieux syrien tout ému de parler à des étrangers venant de si loin et particulièrement ravi de nous savoir non américains !
Visite du musée de Damas: intense émotion devant le premier alphabet de l'histoire, découvert à Ugarit, et datant du XIVe siècle avant J.-C. C'est minuscule, long de quelques cm, c'est modestement exposé dans une vitrine toute simple, avec d'autres objets, tout en étant aussi important (pour le moins) que la première bible imprimée de Gutenberg !
Visite de la vieille ville, et un choc: la mosquée des Omeyyades. Ainsi déambuler dans 3'000 ans d'histoire: construite en 705 avec le souhait d'en faire la plus belle mosquée du monde, elle remplaçait un église du IVe siècle, laquelle avait été posée sur un temple de Jupiter du Ier siècle, celui-ci ayant pris la place d'un temple dédié au dieu Hadad du IXe siècle av. J.-C… Et quelle ambiance ! Des gens parlent, discutent, rient, mangent, des enfants courent, jouent, d'autres gens prient, méditent, et on ne peut qu'être envahi par un tel climat de tolérance. C'est si fort que j'ai toutes les peines du monde à la quitter. Je le réaliserai encore plus au cours de ce voyage, dans un pays réunissant des sunnites, des chiites, des alaouites, des druzes, des ismaéliens, des chrétiens (onze communautés distinctes !), des juifs….
Une journée épuisante et envoûtante, qui se termine au restaurant Beit Jabri, dans l'un des plus belles demeures de Damas. Décidément, ce voyage démarre en fanfare !
26 octobre 2007
Chronique d'un voyage en Syrie, I
Il y a trois ans et demi, je vivais une magnifique expérience, courte dans la durée, mais tellement intense dans les éclats, les sons et les senteurs, et les quelques rencontres qu'il nous a été donné de faire… Voici donc, au compte-gouttes, quelques bribes et quelques reflets de cette équipée. Une façon de m'y replonger, comme dans un rêve.
Pour qui, comme moi, n'est guère bourlingueur dans l'âme — longtemps seuls les sons et les images de contrées et paysages lointains ont nourri, et nourrissent encore, mes escapades et mes désirs d'ailleurs — et s'était jusque là contenté de l'Ecosse comme limite septentrionale, avait buté contre un timide occident à la Pointe du Raz, n'avait poussé vers le Sud qu'en bordure du désert tunisien, et s'était audacieusement satisfait des plaines roumaines et hongroises ainsi que du delta du Danube comme Orient mystérieux (beaucoup plus modeste que ma douce, qui avait effleuré les couleurs et les odeurs de l'Inde), une randonnée d'une quinzaine de jours en Syrie prenait tout d'un coup la teinte d'un voyage au long cours, d'une odyssée singulière.
Mieux: emmagasiner tant de richesses, tant de fulgurantes émotions, faire tant de rencontres si surprenantes, si agréables, si empreintes de gentillesse, tout ceci en si peu de temps, nous fit croire être parti deux mois au moins. Et quel désaveu pour tous ceux qui craignaient nous voir foncer vers l'enfer et ses dangers: partir pour le Croissant fertile à cette époque du siècle commençant, alors que tout autour de nous pointait du doigt cette région du monde…
30 avril 2004
Voyage sans histoire: Genève – Vienne, on longe les Alpes, en terrain connu. Puis Vienne – Damas: survoler les Balkans nous incite à la réflexion sur le destin des hommes. Depuis 12'000 mètres d'altitude, on ne voit pas les stigmates de la guerre: on ne voit qu'une terre sèche, comme lunaire, où des gens re-survivent ensemble, en taisant des maux sans doute profonds. Puis le bleu de l'eau à perte d'ailes, l'émotion du saut par-dessus Chypre (les chypriotes grecs seront «européens» dès le lendemain…). Enfin les monts du Liban, encore tout zébrés de neige alors qu'on va peu après plonger sur le sable fauve, mêlé d'arbres, où la vieille Damas nous attend.
Aéroport grouillant de taxis jaunes, en quête du visiteur hébété que nous sommes, alors que les recoins de la ville somnolent. C'est vendredi, donc jour férié en monde musulman, et notre petit hôtel Al Rabie (qu'un ami archéologue sur place nous a réservé non loin de la Citadelle, dans le quartier Saroujah, l'un des plus anciens miraculeusement préservé) semble plongé dans la torpeur. Nous y sommes malgré tout reçus comme des princes, tout heureux de pouvoir enfin déposer nos sacs à dos et de boire notre premier thé.


Certes, sa devanture n'a pas grande allure, mais quand on y pénètre, l'iwan donnant sur la cour intérieure se met à singulièrement nous dépayser.
(à suivre)